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TERRE NATALE

 

(L’auteur s’identifie à sa femme Eugénie, née à Kadıkôy, ville située sur la rive asiatique, face à Istanbul et s’exprime en son nom. Vingt ans après avoir quitté Kadıkôy et la Turquie pour venir se marier en France avec l’auteur, elle y retourne en 1974 et retrouve à la fois le présent, le passé, son passé. Elle y retrouve aussi Herminé, une amie de son âge, de la maison voisine à la sienne, comme une sœur, avec laquelle elle partagea son enfance, sa jeunesse, ses joies, ses peines, ses confidences. A l’occasion de ce voyage de pèlerinage, elles visitent ensemble les lieus de leur enfance.)

 

 

Ce soir ma pensée s’envole

La nostalgie étreint mon cœur

Ce soir ma pensée survole le passé

S’arrête à Kadıköy[1] où je naquis

 

Kadıköy paradis incomparable

Dont le souvenir ineffaçable me brûle

Qui dira pire qu’une mort fatale

La nostalgie de la maison natale

 

Mon cœur corrodé par les ans

S’arrête rue Neşe[2] à Kadıköy

De ma mémoire s’en détachent

Joies et douleurs partagées

 

D’affection deux mères[3] m’entouraient

Leur tendresse pour toute richesse

La mer proche étalait l’infini

De mon bonheur sans rides

 

Qui dira assez le charme perdu

Du square d’enfants le soir venu

Où mes pas et mes jeux mêlés

Laissèrent leurs empreintes émues ?

 

Vingt années de bonheur intact

Bonheur paisible des étés d’Istanbul

Où j’ai vécu des heures inaltérables

Embrasent chaudement mon corps

 

Un jour le malheur glaça mon âme

La bonté d’un père à peine entrevue

Sa douloureuse perte[4] si tôt venue

Me rendit à ma propre solitude

 

J’ai cherché en vain les ombres

Qui autrefois animaient ces rues

Je compris qu’elles étaient enfouies

Dans mon école primaire reconstruite[5]

 

Le port[6] est là minuscule immuable

Son casino sa falaise ses barques

La vue figée celle d’autrefois

Dans mes yeux d’enfant fixée

 

 Là avec Herminé sœur lointaine

Jeux et confidences confondus

Passé innocent présent lucide

Nous ont tendrement communiées

 

Qui expliquera ce mystère

De l’homme à son enfance

Le poursuivant sans cesse

D’une impossible imagination ?

 

J’ai parcouru le chemin de croix[7]

Et perdu dans la lumineuse campagne

Redécouvert enlacé d’une noire misère

Le blanc cimetière de mes ancêtres

 

Les deux tombes sont introuvables[8]

Au côté du prêtre j’ai pleuré j’ai pleuré

A l’ombre des peupliers des cyprès

Où la tristesse se confond à la mort

 

Vingt années d’attente passées

J’ai retrouvé ma terre natale

Vingt années nostalgiques brûlées

J’ai retrouvé ma maison natale

 

Vingt siècles de séparation

J’ai retrouvé mes amis fidèles

Visages d’autrefois et d’aujourd’hui

Ce soir m’ont rendu mon bonheur

 

 

1974 

 

 

 

   



[1] Prononcer : Kadekeuil

[2] Prononcer : Nèché.

[3] Sa grand-mère et sa mère.

[4] Elle était âgée de 7 ans lorsque son père a été emporté par une pneumonie.

[5] Son école primaire « ARAMYAN » a été démolie et une nouvelle école construite au même emplacement.

[6] Le petit port de Moda à Kadıköy (et non le débarcadère principal des bateaux effectuant la navette avec Istanbul) n’avait pas changé d’aspect. C’est là que les bateaux reliant Istanbul aux Iles faisaient escale.

[7] Il s’agit de la route, à travers la campagne, qui mène au cimetière arménien de Kadıköy

[8] Sa mère n’ayant pas renouvelé, par ignorance, la concession, les tombes de son père et de sa grand-mère, non conservées, avaient disparues. Avec le conservateur du cimetière et le prêtre, ils purent néanmoins retrouver l’emplacement présumé. 

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